Un réseau de résistance peu connu : le Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et Déportés

La naissance des mouvements de Résistance des prisonniers de guerre Ce sont plus d’un 1.800.000 soldats français qui sont faits prisonniers pendant la débâcle de mai 1940 et conduits dans des camps (stalags ou oflags) en Allemagne. L’État français crée à Vichy le Commissariat général aux Prisonniers de guerre qui aide ces hommes en organisant l’envoi, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge, de colis. Ce commissariat s’occupe aussi des prisonniers libérés…

La naissance des mouvements de Résistance des prisonniers de guerre

Ce sont plus d’un 1.800.000 soldats français qui sont faits prisonniers pendant la débâcle de mai 1940 et conduits dans des camps (stalags ou oflags) en Allemagne. L’État français crée à Vichy le Commissariat général aux Prisonniers de guerre qui aide ces hommes en organisant l’envoi, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge, de colis. Ce commissariat s’occupe aussi des prisonniers libérés de captivité, ou bien évadés, s’ils se présentent. Ce commissariat est relayé par des maisons du Prisonnier départementales (pour les Landes, elle est située au 160 avenue Saint Vincent de Paul à Dax). Il y a aussi à Mont-de-Marsan un Comité d’assistance aux prisonniers de guerre (sis place Porte Campet).

Lorsque le prisonnier vient régulariser sa situation (obtenir sa fiche de démobilisation, les primes auxquelles il a droit, sa carte d’alimentation, …), il est interrogé discrètement sur son lieu de détention, sur les conditions de vie dans le camp, etc. Les renseignements ainsi obtenus sont utilisés pour favoriser le retour d’autres prisonniers soit par la voie légale, soit en lui fournissant des moyens de s’évader.

Après son évasion réussie (fin 1941), François MITTERRAND intègre la direction du Commissariat général au Reclassement des Prisonniers de Guerre à Vichy. On y oriente, avec précaution, les rapatriés vers la Résistance. Avec ses camarades, il crée ainsi le Rassemblement National des Prisonniers de Guerre (RNPG) en août 1942.

Par ailleurs le neveu du général de GAULLE, Michel CAILLIAU, prisonnier en Allemagne, et qui a déjà monté un réseau d’entraide dans son oflag, est rapatrié pour des raisons sanitaires en mars 1942. Il rassemble ses compagnons de captivité dès leur rapatriement ou leur évasion. Il prend contact avec le Commissariat général aux Prisonniers de guerre, mais il n’admet pas sa dépendance à Vichy. Il prend le pseudonyme de « Charette » et, dans la clandestinité, recrute partout des compagnons, en particulier dans le sud-ouest de la Zone non occupée. Ainsi naît le Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et des Déportés (MRPGD).

L’entente entre les deux mouvements est difficile, mais le BCRA à Londres, suivant les ordres du Comité Français de Libération Nationale d’Alger demande de réunir les deux organisations propres aux prisonniers de guerre. Le 12 mars 1944, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD) est ainsi officialisé. En avril, il s’intègre à l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée).

Implantation du mouvement dans les Landes

Le premier responsable de la région de Toulouse (à laquelle les Landes non occupées sont rattachées) Christian BERNARD, domicilié à Pau, est avant la guerre agent commercial à la minoterie de René FAUQUÉ à Aire-sur-l’Adour (celui-ci sera arrêté suite à la vague de répression allemande dans la région en juin 1944). Fait prisonnier en juin 1940, Christian BERNARD s’évade le 23 décembre. Les circonstances l’obligent à changer d’activité. Il crée alors une société basée à Villeneuve-de-Marsan : « Les Transports de Bois Landais », avec plusieurs véhicules pour assurer le trafic des scieries installées dans les Landes (Zone non occupée) entre Aire-sur-l’Adour, Roquefort et Gabarret.  Il  prend comme contremaître  son  compagnon  d’évasion, René CHEVAL.

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René CHEVAL – Archives CPRD

Celui-ci est né en 1906 à Léhon (Côtes-d’Armor), fils de menuisier, pupille de la Nation. Il épouse en 1933 à Paris Isabelle LESPEZ (originaire des Landes). René CHEVAL et sa sœur reçoivent la Médaille de la Résistance en 1946. Il est décédé le 1er avril 1976 à Bordeaux.

Sa sœur Marcelle, née en 1911 à Rennes, épouse Charles STRICKLER dit « Mag », né en Suisse en 1911, sous-officier. Celui-ci étant prisonnier, elle rejoint son frère dans le sud-ouest, puis son mari à Toulouse après son évasion (en mars 1942). Ensemble, le couple monte une entreprise de décoration et tapisserie, et se lie à la résistance locale. En 1943 ils rejoignent le MRPGD dont Charles deviendra le chef régional à la fin de la même année. Charles STRICKLER, qui participe à la libération de Toulouse, et son épouse figurent parmi les fondateurs du Musée de la Résistance de Toulouse. Marcelle est décédée en 2005 à Toulouse.

Christian BERNARD et René CHEVAL s’emploient depuis plusieurs mois à aider des prisonniers évadés, rapatriés ou réfugiés, en particulier Pierre PIGEONNEAU, installé à Saint-Justin depuis octobre 1941 comme secrétaire de mairie, un poste précieux pour obtenir de « vrais-faux » papiers, avec son épouse comme gérante d’une auberge, mais aussi Frédéric MEINENGER/MEINIGER, Charles STRICKLER, etc…

Pierre PIGEONNEAU est né en 1904 à Versailles. Il est plombier, restaurateur. Après son retour de déportation, il habite Saint-Justin/Labastide-d’Armagnac, puis Angoulins et ensuite l’Ille-et-Villaine. 

Frédéric MEINENGER/MEININGER (autre ancien prisonnier de guerre) dirige à Pau une filière de passage clandestin des Pyrénées.

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Frédéric MEININGER

Dès la mise en place du Service du Travail Obligatoire par Vichy, Charles, Marcelle, René et leurs compagnons de lutte organisent, avec les grands forestiers des Landes, de vastes chantiers pour la coupe des bois et la production du charbon de bois. Ils travaillent aussi à l’exploitation de la forêt après d’importants incendies. Ce sont des secteurs « protégés » car nécessaires à l’économie allemande, produisant par exemple le bois utilisé pour le « Mur de l’Atlantique ». Ils camouflent ainsi des milliers de réfractaires au travail en Allemagne. L’immense massif forestier les protége, ainsi que des systèmes d’alerte et des faux-papiers. Dès l’été 1943 le massif forestier landais accueille ainsi des Alsaciens-Lorrains réfugiés depuis 1939-1940, des étrangers libérés des Compagnies de Travailleurs Étrangers, mais aussi des personnes entrées dans la clandestinité, prisonniers de guerre évadés, réfractaires du STO, Juifs, résistants…

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Source : AD 40

Quand le réseau « Charette » de CAILLIAU prend naissance à l’automne 1943, René CHEVAL s’en rapproche, tout en continuant à œuvrer avec les groupes de résistants avec lesquels il peut être en contact. Il devient le responsable du MRPGD pour les Landes. STRICKLER devient chef du service action du réseau.

Pierre PIGEONNEAU alias « Justin » peut fournir des faux papiers, principalement à des jeunes réfractaires du STO. Il aide les nombreux Alsaciens réfugiés et regroupés autour des frères Eugène et Aloïs GOEPFERT.

Eugène GOEPFERT est né le 29 janvier 1913 à Ranspach-le Bas (Haut-Rhin). Il est décédé en 1990 à Mulhouse.

Son frère Aloïse est né le 6 octobre 1919 à Ranspach-le-Bas. Il est ouvrier forestier.

Parallèlement, le groupe cherche des terrains propices à des parachutages (certains sont homologués comme dans la forêt près de Saint-Justin). Ils participent à certains parachutages, aident au transport des armes parachutées. La première tentative a lieu à Lacquy en novembre 43, c’est un échec, puis à St-Justin en mars 44, Ste-Foy en avril. D’autres parachutages ont lieu dans le Gers tout proche.

Par ailleurs, chaque fois qu’ils le peuvent, ils exfiltrent des personnes recherchées vers l’Espagne.

Aire-sur-l’Adour est également un des relais de diffusion du journal clandestin « Combat ».

René CHEVAL met à profit ses missions de prospection de chantiers forestiers en Gironde pour le compte de Christian BERNARD pour transmettre à Londres un plan complet des défenses allemandes de la Pointe de Grave.

Le 11 avril 1944, il se rend à Toulouse pour prendre en charge Michel CAILLIAU, chef du réseau MRPGD/Charrette et l’aider à passer en Espagne.

C’est cette filière qui permet à Clara MALRAUX et sa fille Florence d’être hébergées à Aire, à l’Hôtel du Commerce, et c’est Raoul LAPORTERIE qui établit pour elles de faux papiers (sans doute parce que Pierre PIGEONNEAU a été arrêté lors de la rafle du 21 avril ???).

Clara GOLDSCHMIDT est née en 1897 à Paris Ve, fille de parents juifs allemands originaire de Magdebourg. En 1920, elle fait la connaissance d’André MALRAUX. Ils se marient en 1921.

Avant-guerre, elle milite dans un groupe révolutionnaire allemand s’inspirant du trotskisme.

En 1937, MALRAUX et Clara divergent politiquement, et par ailleurs l’écrivain tombe amoureux d’une autre femme. Le couple divorcera en 1947.

Leur séparation laisse Clara seule et menacée, avec sa petite fille, sur les chemins de l’exode.

L’occupation oblige Clara à quitter Paris et à chercher refuge dans le Midi en raison de sa condition de juive. Sans argent, à la limite de la misère, Clara  entame un long pèlerinage à travers de nombreux villages de la zone non-occupée, d’abord dans le Lot, puis à Toulouse.

Elle rejoint la Résistance en 1941 et intègre en juin 1942 le Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et des Déportés.

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En 1943, l’occupation se durcit en France. Devant le renforcement des actions de la Milice et de la Gestapo, Clara quitte Toulouse pour Montauban, où elle côtoie Madeleine WEILLER, veuve de Léo LAGRANGE, sous-secrétaire aux sports dans le gouvernement du Front Populaire en 1936 (mort au combat en juin 1940). Nouveau déplacement à Pechbonnieu (à 12 km de Toulouse), où elle fait la connaissance d’Edgar NAHOUM, étudiant en histoire et en droit, qui deviendra sociologue et philosophe sous le nom d’Edgar MORIN, également l’un des responsables du Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et des Déportés. Elle fréquente également Michel CAILLEAU, mais aussi Gérard KRATZAT, alias « Jean l’Allemand », chargé du S.R (Service de Renseignement) du MRPGD Allemagne.

En 1944, le réseau de résistants auquel appartient Clara est décapité. Elle quitte alors Toulouse et reprend un chemin d’errance avec sa fille passant par Saint-Gaudens, Lannemezan, Tarbes, Pau, Aire et Paris. Clara MALRAUX est décédée le 15 décembre 1982 aux Andelys (Eure), à l’âge de 85 ans.

Sa fille Florence (1933-2018) deviendra l’assistante-réalisatrice et l’épouse du réalisateur Alain RESNAIS

Lors de l’opération de répression allemande des 21 et 22 avril 1944, PIGEONNEAU et une partie de ses recrues sont identifiés. Internés à Bordeaux (Caserne Boudet, puis Fort du Hâ), ils sont transférés le 5 mai à Compiègne, et déportés par le convoi du 21 mai à Neuengamme via Hambourg.

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Kommando de Sandbostel

Pierre PIGEONNEAU est détenu au kommando de Sandbostel jusqu’au 29 avril 1945, puis à  celui de Bremen. Libéré, il est rapatrié par avion du « camp typhique » de Bremen-Farge le 7 juin via Le Bourget             

Aloïs et Eugène GOEPFERT intègrent le kommando de Fallersleben et sont libérés le 2 mai 1945 à Wöbbelin (kommando rattaché à Neuengamme).

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Détenu libéré amené à l’hôpital après la libération de Wöbbelin par les Américains – National Archives

Leurs compagnons de déportation sont : Lucien DAVINAT, Alfred WALDY (né en 1920 dans le Haut-Rhin, beau-frère des frères GOEPFERT) et son frère Pierre (né en octobre 1926, domiciliés à St-Gor, libérés le 2 mai à Wöbbelin), Robert GANDER (né en 1914 dans le Haut-Rhin, libéré le 30 avril 1945 à Ravensbrück, décédé en 1982), Emile HABERER (né en 1902 à Strasbourg, ingénieur, libéré le 2 mai 1945 à Wöbbelin, décédé à Suze-la-Rousse, Drôme), Eugène SPITTLER (né en 1914 dans le Haut-Rhin, décédé le 27 mai 1945 à Neuengamme), Pierre LEFORT (né en 1922 à Boulogne-sur-Mer, droguiste, déporté à Oranienburg-Sachsenhausen le 4 juin, où il décède le 15 février 1945), André DONOT (lieutenant), Pierre RIX (né en 1924 dans le Puy-de-Dôme, bûcheron de l’antenne de Villeneuve-de-Marsan de la société toulousaine SAMAC, et qui travaillait à St-Justin, décédé le 6 décembre 1944), Auguste RIGAUD (né en 1924 dans le Puy-de-Dôme, bûcheron également, décédé le 2 mai 1945), Julia TISON née CAZEAUX.                                                                                                                                                                                                                     

Les anciens prisonniers de guerre et réfractaires sont devenus des maquisards M.R.P.G.D. et s’entraînent à une certaine discipline militaire et au combat, car ils n’avaient jamais, pour la plupart, effectué de service militaire. Puis, les maquisards deviennent F.F.I.. Le M.N.P.G.D. est désormais rallié à l’Organisation de la Résistance de l’Armée (ORA) et au Corps Franc Pommiès (c’est là l’origine de la « Brigade Carnot », constituée à Aire).

Ces hommes vont être impliqués dans les combats qui précèdent la libération.

Ainsi, le 13 juin 1944, Joseph FABÈRES, chauffeur, conduit un camion Berliet gazogène des établissements Transports des Bois Landais, l’entreprise de BERNARD et CHEVAL, quand, avec six autres résistants, il rejoint le PC du Corps Franc Pommiès à Saint-Mont (Gers) en vue de combattre les convois allemands approchant d’Aire-sur-l’Adour.

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Gazogène Berliet

Le camion à plateau et ridelles de bois transportait aussi des armes et des munitions. Ils sont pris pour cible par les Allemands, en pleine opération de représailles dans la région. Le camion est stoppé, à la sortie d’Aire-sur-Adour, sur la D 22 (commune de Barcelonne-du-Gers, au pied du Bois de Casamont), par une salve de mitrailleuse tuant ainsi Joseph FABÈRES et sept autres camarades (Jean-Baptiste LABORDE, Jean LAFFITTE, Jean-Baptiste LOUSTAUNAU, Jacques RICHARD, Gaston SCHWANDER, Michel SOREL, René STAEDELIN). Le camion avec ses occupants est ensuite arrosé d’essence et incendié par les Allemands du 205e bataillon de chasseurs de montagne (un témoin indique cependant que l’incendie serait parti de la chaudière criblée de balles du camion). Les corps furent retrouvés carbonisés.

Yvette SOURDOIS (24 ans), boulangère, qui fuyait Aire et qu’ils avaient prise en charge avec son enfant de 13 mois pour aller chez ses parents à Viella, est mortellement touchée. Son mari Alejandro ECHEVERRIA et son frère Robert SOURDOIS, qui suivaient à bicyclette, sont interceptés. Ils sont ensuite libérés grâce à l’intervention du maire MÉRICAM, et Alejandro ECHEVERRIA est autorisé à recueillir son enfant.

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Sources

CD-Rom « La Résistance dans les Landes », AERI, articles de François Campa

https://www.academiemontauban.fr/historique-de-l-academie/membres-titulaires-depuis-la-creation?view=article&id=222:clara-malraux-la-rebelle&catid=2:non-categorise