Eugène Raoul dit « Édouard » GRÉGOIRE est né le 4 décembre 1905 à St-Paul-lès-Dax, à Cantegrit (forges d’Abesse), fils de Jean Denis, mouleur aux forges, et de Marie BARRÈRE.
AD 40
Il devient chauffeur à la Standard des Pétroles (ESSO), au dépôt situé à proximité du croisement de l’ancienne route de Bordeaux et de la voie ferrée, quartier du Piou (à proximité du lycée Haroun Tazieff et du centre commercial du Grand Mail).
Il épouse le 26 novembre 1930 à St-Paul-lès-Dax Alphonsine DULUCQ (1910-1996). Ils ont un fils, Pierre, né en 1931, et une fille, Ginette (1936-2020, qui épousera M. DASSÉ).
Militant communiste avant-guerre, il est trésorier de la Fédération landaise du Parti communiste.
Recensement de 1936 – AD 40
Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et l’interdiction du PC, il est l’un des chefs départementaux de l’O. S. (Organisation Spéciale, le groupe « action » du Parti Communiste clandestin).
En effet, dès 1941, il prend livraison des tracts communistes arrivés de Paris qu’il va retirer à la consigne de la gare de Dax, et les transmet à Gilbert DUPAU et son équipe, qui les transportent à Carcen-Ponson. Il effectue parfois lui-même le trajet et dépose les documents au magasin d’espadrilles de Joseph CURCULOSSE à Tartas.
Édouard GRÉGOIRE dispose également d’un camion-citerne de l’entreprise qui lui permet de récupérer des exemplaires de l’Humanité (clandestine) arrivés chez Jean LASSALLE à Lencouacq depuis Paris via Bordeaux, afin de les répartir dans tous le département.
En 2015, sa fille témoignait :
Il avait un très bon salaire. Mais ils ont su ce qu’ils faisaient et il a été renvoyé. Il a alors tout perdu.
Suspect en tant qu’ancien communiste, il est placé en résidence forcée par le préfet le 10 avril 1941.
C’est dans le cadre de la répression visant les FTP (trahison de GIRET) et qui suit le sabotage des usines de distillerie de résine de Tartas et Ponson (à Carcen-Ponson) le 1er mai 1942 qu’Édouard GRÉGOIRE est arrêté le 30 mai à St-Paul-lès-Dax par la Police Mobile de Bordeaux.
Incarcéré à Mont-de-Marsan, il est transféré à la prison du Fort du Hâ à Bordeaux (section française), en compagnie d’autres communistes landais : Jean LASSALLE (qui sera déporté à Sachsenhausen), Georges RANDÉ (arrêté le 1er juin, il sera fusillé au camp de Souge à St-Médard-en-Jalles le 21 septembre) et Gilbert DUPAU (déporté lui aussi à Sachsenhausen). Tous sont accusés de propagande communiste.
Il avait perdu 20 kilos. Ma mère lui envoyait du confit dans des colis mais il ne recevait que les papiers graisseux.
Ils comparaissent le 19 juin devant la Section spéciale de la Cour d’appel de Bordeaux (instituée par la loi du 14 août 1941 pour réprimer les activités communistes ou anarchistes), qui se déclare incompétente (sans doute sous la pression des autorités d’occupation) et transmet le cas à la Cour martiale de la feldkommandantur de Bordeaux devant laquelle Édouard GRÉGOIRE comparaît à la fin du mois de juillet, avec un chef d’accusation supplémentaire : des armes ont en effet été retrouvées à son domicile. Pour sa défense, il affirme que ce sont des armes de collection, ce qui est confirmé par un témoignage du maire de St-Paul. Il est finalement relaxé.
Libéré le 6 août, il va bientôt entrer dans la clandestinité, poursuivi par la tristement célèbre SRAJOP, « Section Régionale des Affaires Judiciaires à Origine Politique » du sinistre commissaire POINSOT. La deuxième moitié de l’année 1942 est dramatique pour les résistants communistes des Landes, les arrestations se multiplient. La famille quitte alors Saint-Paul-lès-Dax pour Navarrenx (64), en Zone Non Occupée. Le résistant landais y continue ses activités clandestines :
Un jour, ils étaient partis couper des arbres et sont tombés sur une colonne allemande. Cela a été le sauve-qui-peut. Mon père est rentré deux jours après, en tricot de peau. Il avait traîné un autre gars qui avait une jambe de bois. Ma mère croyait qu’il était mort.
Édouard GRÉGOIRE est homologué résistant dans le Groupe Léon des Landes de l’Armée Secrète à partir de mars 1943.
On ne sait pas exactement tout ce qu’a fait mon père, reprend Ginette DASSÉ, 9 ans en 1944. Je mettais toujours le couvert pour lui, mais il était souvent absent. Je me demande comment il a fait pour rester vivant. Mais il était très malin.
Le débarquement en Normandie le 6 juin 1944 sonne pour les groupes de résistants l’heure du passage à l’action armée. Dès lors, les sabotages se multiplient : voies ferrées, lignes téléphoniques et télégraphiques, lignes électriques et ponts sont systématiquement détruits, notamment dans les régions de Dax et de Mont-de-Marsan, avec pour objectif de couper l’envoi de renforts vers la Normandie et le nord de la France.
Édouard GRÉGOIRE, avec l’approbation de Léon des Landes, entreprend de faire sauter le dépôt de Saint-Paul-lès-Dax, qui contient des centaines de milliers de litres d’essence (les estimations varient de 350 000 à 800 000 litres) et plusieurs dizaines de milliers de litres de mazout et d’huile. L’action doit être menée le 14 juillet 1944 mais est exécutée le lendemain pour protéger l’épouse du directeur (qui n’est autre que Jean GERVAIS dit RATOUIN, résistant sous le pseudonyme de « Jean des LANDES ») qui vit sur le site.
Depuis quelques jours, « Le Pape » avait pris l’habitude de se rendre au dépôt régulièrement afin d’endormir la méfiance des sentinelles allemandes.
Le samedi 15 juillet, avec la complicité de deux gardiens du dépôt (ils seront d’ailleurs inquiétés par les Allemands) et ayant trompé la vigilance des nombreux soldats allemands présents à proximité de ce dépôt stratégique, il s’introduit dans l’enceinte avec deux charges de plastic aimantées, amorcées et à déclenchement rapide, dissimulées sous sa vareuse. Ces charges, réputées capricieuses, peuvent exploser à tout moment. Il est 21 heures 10 quand la première déchire la tôle d’un réservoir et la seconde met le feu au liquide répandu à l’air libre. Le contenu des sept cuves est détruit par le feu, des flammes qui, dit-on, pouvaient se voir à 20 km à la ronde. De manière plus anecdotique, l’immense brasier met aussi le feu à la vigne de ses beaux-parents DULUCQ, à la ferme voisine de Lengres.
Ces carburants ne peuvent ainsi pas rejoindre le front de Normandie.
Les Allemands, furieux, viennent fouiller la ferme de Lengres, la grange, la loge à cochons… interrogeant la belle-famille d’Édouard GRÉGOIRE, mais celui-ci n’est pas pris, sa femme et ses deux enfants (13 et 8 ans) doivent se cacher.
Moins de 15 jours plus tard, c’est Henri FERRAND qui, en gare de Laluque, fait exploser tout un train de munitions destiné au front de Normandie.
Même si le nom d’Édouard GRÉGOIRE est acclamé lors ces fêtes de la Libération, il reprend le cours de sa vie et de ses livraisons et retrouve l’anonymat auquel il aspire.
Mon père n’en parlait pas. C’était un homme humble, honnête et intelligent. Il voulait seulement chasser les Allemands et rendre la liberté à son pays.
Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’est pas enrichi pendant la guerre. Il me racontait qu’ils réceptionnaient des liasses de billets parachutées par les Anglais. Il n’en a jamais pris pour lui parce qu’il était très honnête. Quand ma mère lui demandait ce qu’il ferait si c’était à refaire, il répondait : “Pareil”.
Crédit : Sud-Ouest
Il est décoré de la Croix de Guerre avec étoile de vermeil et de la Médaille de la Résistance par décret du 20 novembre 1946.
Il décède prématurément le 14 avril 1957 à Pau (64), fauché par un infarctus alors qu’il assistait à un match de rugby Dax -Saint-Girons.
Sa veuve n’aura pas droit à la pension demandée au ministère des Anciens combattants « parce qu’il n’avait pas été incarcéré assez longtemps ! », s’offusque encore sa fille.
Un bas-relief lui rend hommage depuis 2015 au monument aux morts de St-Paul-lès-Dax.
Edouard GREGOIRE alias Le Pape est un de ces nombreux résistants « de l’ombre », dont l’action a peut-être été un peu éclipsée par d’autres, mais dont les actes courageux n’en sont pas moins importants. Communiste de la clandestinité, il s’engage dès 1941 dans des actions résistantes (transport de tracts et journaux), puis est l’auteur du spectaculaire…
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