Neuf personnes arrêtées à la ligne de démarcation le 4 août 1942

Neuf personnes arrêtées à la ligne de démarcation le 4 août 1942

Le 4 août 1942 vers minuit, le feldgendarme Vögt sonne à la porte de la maison d’arrêt de Mont-de-Marsan, afin d’y faire incarcérer 9 personnes arrêtées en tentant de franchir la ligne de démarcation.

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Registres d’écrou de la maison d’arrêt de Mont-de-Marsan – AD 40

Le surveillant-chef, après les avoir interrogés, note soigneusement leurs identités, la description des vêtements qu’ils portent (les hommes sont en complet, les femmes sont vêtues de tailleurs et de manteaux), le motif de leur incarcération (« passage de la ligne de démarcation »), le nom du militaire allemand qui effectue la « remise », ainsi que la date et l’heure du « commencement de la peine » (comme il notera celle de la sortie et la cause de celle-ci). Sur le registre, la case « époque à laquelle la peine doit finir » reste en blanc…

Ces hommes et ces femmes sont désormais détenus, séparément, dans le « section allemande » de l’établissement pénitentiaire, mais les gardiens sont français.

Il s’agit d’Alfred BROCAS, 20 ans, cultivateur à Carcen-Ponson (ferme Bardalon), d’André SIMOND, 19 ans, manœuvre à Arras, de Marie-Joséphine BARBE, 47 ans, domestique à Pau, des époux GOLDFARB (48 et 41 ans), de Jacques CHYMISZ (51 ans), accompagné de sa sœur Tauba (épouse ROSENBERG, 35 ans) et de la belle-sœur de celle-ci Sarah ROSENBERG (40 ans), et enfin de Renée WEISS (19 ans). Les 6 derniers viennent de Paris et fuient la rafle du Vél’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet précédents, au cours de laquelle certains de leurs proches ont été arrêtés.

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Statistiques des incarcérations à la prison de Mont-de-Marsan

Jean GOLDFARB est né le 15 mai 1894 à Paris, 6 rue de Fourcy (IVe arrondissement, dans le Marais), fils de Daniel, brocanteur (puis fabricant de lits), et de Myriam ETKOWITZ (tous deux originaires de Pologne, alors sous occupation russe). Il a 6 frères et une sœur. La famille habite successivement dans les IVe et XIIIe arrondissements.

Jean devient employé-fourreur, domicilié désormais dans le Ve (chez ses parents).

Il est mobilisé en septembre 1914, et réformé en janvier 1918. Il a en effet perdu l’usage du bras gauche lors des combats (invalide à 75 %), pensionné en septembre 1918 et décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre.

Il exerce ensuite la profession de vendeur, voyageur de commerce (la profession de fourreur lui étant sans doute désormais impossible à exercer).

Il se marie en 1921 à Bordeaux avec Rebecca « Emilie » LÉON, née le 21 mai 1901 à Bordeaux, 228 rue d’Ornano, fille de Moïse Georges, marchand, et de Jeanne Thérésia LÉON, tailleuse. Ils s’installent rue Boyer à Bordeaux.

Ils sont ensuite domiciliés quai de Seine à Paris (XIXe), puis dans le XIIIe (1937), et enfin 5 Rue Le Dantec dans le même arrondissement.

Jacques (Jankiel Mordko) CHIMYSZ (ou CHIMISZ ou CHYMISZ) nait le 14 ou 15 octobre 1892 à Zelechow (en Pologne, à quelques dizaines de km de Varsovie), fils de Sana/Sanek Gerszon, tailleur (et chantre à la synagogue), et de Sura AUSLERNER/HAUSLEHRNER.

Jankiel est tailleur à façon.

Il épouse Toba/Tauba CHOSZCZKA (née en 1889). Ils ont six enfants : Chaja/Ruchla Hélène, née en 1916, Pina, née en 1919, Samuel, né en 1920, Hersz Aron, né en 1922, Jacques/Chaïm Joseph, né en 1927, et Isaac, né en 1934 à Paris.

La famille émigre de Varsovie à Paris en 1927, où une sœur est déjà installée. Jankiel habite d’abord dans le XIe arrondissement, dans un petit appartement de deux pièces, dont une abrite une machine à coudre qu’il a achetée, avant de faire venir le reste de la famille. A la maison, on parle yiddish.

La famille emménage ensuite dans un appartement un peu plus grand Passage Ronce (Belleville), l’atelier s’agrandit.

A l’entrée des Allemands dans Paris, les deux fils aînés fuient à vélo jusqu’en Charente-Maritime, mais reviennent ensuite à Paris.

En mai 1941, Samuel et son frère Hersz sont victimes de la rafle « du Billet vert » et transférés à Pithiviers (d’où ils sont déportés, Hersz le 25 juin 1942 – il est assassiné à Auschwitz le 14 août-, Samuel « seulement » le 17 juillet comme conjoint de française).

Ce dernier a survécu à la déportation et a longuement témoigné (il est décédé en 2009).

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Samuel CHYMISZ

Les CHIMISZ habitent alors le IIIe arrondissement.

Le reste de la famille est arrêté lors de la rafle du Vél’ d’Hiv’ et arrive à Pithiviers juste après le départ de Samuel. La famille est déportée séparément, Chaja le 31 juillet, Chaïm Joseph le 3 août, leur mère Tauba le 7, et le petit Isaac le 13. Il semble que leur père Jacques soit parvenu à s’évader du camp, à rejoindre sa sœur, avant d’être arrêté dans les Landes.

Tauba alias Toba CHIMYSZ/CHIMISZ, la sœur de Jacques, est née le 21 mars 1907 à Zelechow.

Elle épouse Mordcha/Mordka/Mordechai ROZENBERG, né en 1905, ébéniste. Ils ont sans doute divorcé. Il est arrêté lors de la rafle du Vél’ d’Hiv’, et déporté le 18 septembre de Pithiviers, mais survit. Ils ont un enfant.

En 1936, elle habite chez ses cousins ROSENBERG Passage Maslier dans le XIXe, puis rue du Chemin Vert Paris XIe chez son beau-frère David ROSENBERG.

Rywka/Sura/Sarah NURFLUS a vu le jour le 21 juin 1901 à Varsovie, fille de Peysach/Pessah et de Maryam ROSENBERG (née en 1879, elle habite avec ses fils Moïse et Wolf en 1936 boulevard de Ménilmontant dans le XXe). Elle est la sœur d’Ester Débora/Doba, née en 1898, épouse MILSTEIN, d’Eljas Abraham, né en 1899, époux BLAJCH (déportés en octobre 1942 et janvier 1943), de Moïse, né en 1905, époux LEWENBERG, de Wolf, né en 1908 (déporté en juillet 1942 depuis Angers), de Hudes, née en 1910, épouse TIL, de Chana, née en 1912,  épouse GRINBERG.

La famille arrive en France vers 1923.

Rywka/Sura épouse David ROZENBERG/ROSENBERG, maroquinier (né en 1900, frère de Mordka ci-dessus, arrêté lors de la rafle du Vél’ d’Hiv’, déporté le 19 juillet à Auschwitz). Ils ont un fils Charles, né le 30 septembre 1928 à Paris Xe (décédé en 2025 à St-Brice-sous-Forêt).

Sura est maroquinière et ils habitent rue du Chemin Vert (XIe).

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« Statistiques de la déportation » – AD 40

Enfin Renée Rebecca Pauline WEISS, née le 20 janvier 1923 à Mouy (Oise), 3 rue de Paris, est la fille de Charles, tailleur (né en 1903 à Paris) et de Cécile Tzirla/Tsirla LENTOCHNICK/LENTOCHNIK (née dans l’Empire russe en 1903), mariés en 1924 à Paris XXe. La famille habite alors boulevard de Ménilmontant dans le XIe. Elle a un frère, Armand, né en 1921 à Paris XIIe, décédé en 2004 à Tartas. La mère devient employée aux PTT. Renée exerce la profession de modiste à Aulnay-sous-Bois (93).

Le 10 août 1942, le Tribunal allemand condamne Alfred BROCAS à 5 jours de prison et 30 Reichsmarks d’amende, il est donc libéré le soir même. Marie Joséphine BARBE écope de 11 jours et 50 reichsmarks d’amende (libérée le 16 août). André SIMOND, condamné à 16 jours, est libéré le 20. Mais les détenus juifs vont subir un autre sort…

Ils sont en effet transférés les 11 (les femmes) et 12 (les hommes) août au camp de Mérignac sur ordre de la feldkommandantur de Mont-de-Marsan, puis dirigés sur Drancy le 26 août (ils y arrivent le 27).

Jacques CHIMISZ, sa sœur Tauba, et Sura ROSENBERG, de nationalité polonaise, sont déportés à Auschwitz par le convoi n° 26 au départ de Drancy le 31 août et déclarés décédés ce jour par jugement du Tribunal civil de la Seine en date du 10 novembre 1950, date rectifiée par décision du directeur général de l’Office National des Anciens Combattants du 19 juin 2013 et portée au 5 septembre 1942 à Auschwitz (Journal Officiel). Ils ont été en réalité assassinés dans une chambre à gaz le 2 septembre.

Les époux GOLDFARB sont déportés trois semaines plus tard (sans doute car ils sont nés en France) à Auschwitz par le convoi n° 35 au départ du camp de Pithiviers (Baraque 3) le 21 septembre, déclarés décédés le 25 à Auschwitz (Jugement rendu par le tribunal de grande instance de la Seine le 26 janvier 1962). Ils ont vraisemblablement été assassinés dès leur arrivée le 23 septembre.

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Cimetière de Bagneux

Renée WEISS est quant à elle libérée de la prison le 5 août à 12 h 30 sur ordre de la kreiskommandantur de Mont-de-Marsan (car française ?).

Mais elle est à nouveau arrêtée avec ses parents Charles et Tsirla le 26 novembre 1943 à Aulnay-sous-Bois, internée à Maisons-Laffitte (78), Drancy le 28, et finalement déportée à Auschwitz-Birkenau par le convoi n° 64 du 7 décembre 1943, où elle est assassinée le 10 décembre.

Ils figurent sur le monument aux morts d’Aulnay.

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