La famille AUERBACH est originaire de la ville de Bursztyn/Burshtyn, en Galicie, une région qui appartenait à alors à l’empire d’Autriche-Hongrie, aujourd’hui dans l’ouest de l’Ukraine. En 1910, on y compte plus de 2200 Juifs, qui constituent près de la moitié de la population, et une dizaine de synagogues, appartenant pour l’essentiel au mouvement hassidique. On y trouve également plusieurs mouvements sionistes.

Yaakov (Jacob) Samuel AUERBACH (1886-1970) et sa future épouse Yocheved (Jochwad) Eva RESEN (1884-1959) quittent la petite ville, sans doute après l’occupation de la ville par les Russes en septembre 1914 (des pogroms, accomplis en particulier par les Cosaques, sont attestés ; on raconte qu’un homme de 70 ans fut tué dans une synagogue en essayant de protéger une femme d’une tentative de viol).
Après un passage par Vienne (juin 1915), comme nombre de leurs semblables Jakob et Yocheved trouvent refuge aux Pays-Bas, et ils se marient à Amsterdam (où un frère de Yocheved est déjà installé comme diamantaire) en octobre 1915. On estime alors à 2000 le nombre de réfugiés d’Europe centrale et orientale parmi les 70000 Juifs d’Amsterdam.
Trois enfants naissent : Ciwie (Tzvia), née le 1er janvier 1917, Amalia surnommée « Mali » le 5 mars 1918 et Jekuthiel surnommé « Tilly » le 12 février 1925.
Jacob est diamantaire, négociant, ils habitent 23 Ruyschstraat depuis 1922, dans le quartier juif (à un km de la maison de la famille FRANK).

Les enfants reçoivent une éducation profane (au « gymnasium », fréquenté également par Anne FRANK) et religieuse.

Ciwie est étudiante et donne des cours de français, Amalia est peintre/dessinatrice de mode, Jekuthiel étudiant.
Une collègue d’Amalia, Irma REINSBERG, est née en 1914 en Allemagne. En tant que femme juive, elle s’était vu refuser l’entrée à l’université. Venue à Amsterdam en 1933, elle devient modiste et épouse en 1936 son cousin Erich REINSBERG, communiste ayant fui l’Allemagne également en 1933, créateur d’une fabrique de vêtements.
En 1940, près de 80000 Juifs, dont des réfugiés venus d’Allemagne (comme la famille d’Anne FRANK en 1933, qui habite à 1 km des AUERBACH), d’Autriche et du protectorat de Bohême-Moravie, vivent alors aux Pays-Bas.
Lors de l’invasion des Pays-Bas par les Nazis (ils entrent à Amsterdam le 15 mai 1940), Jekuthiel obtient néanmoins son baccalauréat avec mention.
Après avoir été expulsés de leur maison, la famille est désormais domiciliée au 15 Afrikanerplein, où se trouvent en réalité des bureaux du « Joodse Raad » (Conseil juif, « Judenrat » instauré par les occupants allemands). Le père est alors traducteur, sans doute interdit d’exercer son ancien métier.



Erich REINSBERG, le mari d’Irma, est pris par la rafle de février 1941 (il mourra en déportation).
En juillet 1942, Jekuthiel et ses sœurs sont convoqués par les autorités allemandes pour aller « travailler » en Pologne. Ils ne savent que trop ce que cela signifie et décident de fuir jusqu’en Espagne par la Belgique et la France.
Ils sont ensuite dits domiciliés à Paris, rue d’Amsterdam dans le VIIIe arrondissement, près de la gare St-Lazare (un hôtel ?).
Tous quatre sont arrêtés en tentant de passer la ligne de démarcation, incarcérés à la prison de Mont-de-Marsan le 20 juillet 1942 à 19 h 30 par la feldgendarmerie. Conduits sur ordre de la feldkommandantur de Mont-de-Marsan au Camp de Mérignac le 29 juillet 1942 (levée d’écrou à 14 h). Ils sont transférés à Drancy le 26 août par train ; il y a un garde dans chaque voiture, mais la porte du wagon d’Irma n’est pas fermée, et une fois le garde endormi, elle saute du train en pleine nuit, à hauteur de Meung-sur-Loire (Loiret).


Blessée à la tête, elle réussit à atteindre une ferme. On l’emmène chez un médecin, mais elle est à nouveau arrêtée. Elle est ensuite hospitalisée sous bonne garde à Orléans pendant un mois. Alors qu’elle se rétablit, et que sa déportation redevient possible, un inconnu lui apporte des vêtements. Au milieu d’une foule de visiteurs du dimanche, elle quitte l’hôpital subrepticement.
Après un long et difficile voyage, elle rejoint en novembre Dordrecht aux Pays-Bas, où elle est cachée par des « Justes », en particulier une famille dont elle épouse finalement le fils. Sa dernière cachette est une péniche où nait leur fils. Elle est décédée en 2011 aux Etats-Unis, où ils avaient émigré en 1947 (en néerlandais).
Ses trois compagnons d’infortune sont eux déportés à Auschwitz par le convoi n° 26 au départ de Drancy le 31 août 1942. Le convoi y arrive le 2 septembre.


Amalia est déclarée décédée le 3 septembre 1942 [1]In Memoriam – Nederlandse oorlogsslachtoffers, mais sans nouvelles d’elle, son père poursuit les recherches jusqu’en 1952 au moins. Ciwie est décédée le 22 septembre 1942 [2]Auschwitz Death Registers.
Le 9 septembre 1942, leurs parents, restés à Amsterdam, sont transportés au camp de concentration de Westerbork, et de là déportés le 15 février 1944 à Bergen-Belsen, sans doute dans la partie de ce camp nommée « Camp de l’échange », destinée aux notables juifs pouvant éventuellement être échangés contre des prisonniers de guerre allemands.

Avec l’approche des armées soviétiques, Jekuthiel est évacué au début de 1945 d’Auschwitz à Bergen-Belsen (comme Simone VEIL), où il a la joie de retrouver ses parents (Anne FRANK y meurt à ce moment-là).
Ses parents évacuent le camp le 10 avril 1945 en direction de celui de Theresienstadt/Terzin, dans ce qu’on a appelé le « Train perdu » (en anglais), puisqu’il n’arriva jamais à destination, errant pendant 12 jours, dans des conditions très dures pour les déportés, dans l’Allemagne bombardée et envahie par les Alliés.
Finalement, le 23 avril, les gardiens abandonnent les prisonniers dans la petite ville de Tröbitz, laissant un grand nombre de victimes avant et après leur départ (épidémie de typhus). Jacob et Yocheved sont finalement libérés par les troupes soviétiques.
Leur fils, resté à Bergen-Belsen, est quant à lui transféré au camp de Flossenburg où il est libéré le 24 avril 1945 à Kraslice/Graslitz (qui était un « kommando » de Flossenburg). Sans doute affaibli, il n’est rapatrié à Amsterdam que le 29 juin 1945. Son adresse est alors celle de la fabrique REINSBERG, avant qu’il ne réintègre la maison familiale en janvier 1946.
Il émigre ensuite illégalement en Palestine la même année (via, semble-t-il, la France). Faute de moyens, il travaille d’abord comme ouvrier du bâtiment à divers endroits. Ce n’est que lorsqu’il reçoit le soutien financier de son père resté aux Pays-Bas qu’il immigre à Jérusalem et étudie l’économie à l’Université hébraïque. Il publie occasionnellement dans la presse israélienne, ainsi que des articles et des notes sur la vie du pays dans la presse juive néerlandaise. Ses articles se distinguent par leur « enthousiasme sioniste, un style clair et élégant, et un talent d’expression remarquable ».
Yekuthiel rejoint ensuite les rangs de la Haganah (noyau de la future armée israélienne) et devient commandant de compagnie au sein de la « Brigade de Jérusalem ». Le 24 mars 1948, dans le cadre de la « Bataille de Jérusalem » (qui précède de quelques mois la Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël), sa section escorte un convoi de deux véhicules parti du Mont Scopus (Jérusalem) pour apporter des matériaux destinés à la fortification des villages juifs de Neve Yakoov et Atarot, à quelques kilomètres au nord de Jérusalem, sur la route de Ramallah. Sur le chemin du retour, vers Shuafat, un des véhicules saute sur une mine et les hommes sont attaqués par des combattants arabes qui les encerclent, incendient les camions, et la plupart des combattants sont tués. Yekuthiel figure parmi les 14 morts et est enterré le même jour au cimetière de Sanhedria.

Deux ans plus tard, son corps est transféré au cimetière militaire du Mont Herzl à Jérusalem.
Si Yocheved s’est éteinte en 1959 à Amsterdam, son époux est décédé en 1970 près de Tel-Aviv en Israël.