Les célébrations de la Libération à Dax, entre joie et recueillement

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Dans toutes les villes de France sont organisées, entre fin août et début septembre 1944, des Fêtes de la Libération. Elles représentent un jalon important dans le rétablissement de la légalité républicaine, et permettent aux Français de réaliser une sorte de catharsis après quatre années d’occupation allemande.

Ces célébrations prennent place dans un cycle de commémorations qui débute dès les premiers jours de la Libération et se poursuit jusqu’en 1945.

Ainsi, le 22 août en début de soirée, une clameur retentit : « Ils sont partis ! Ils sont partis ! ». Les rues sont aussitôt envahies, le premier drapeau tricolore est hissé à la sous-préfecture (à l’angle de la rue des Fusillés et de la rue du Palais) par le sous-préfet lui-même ; M. COURTOT.

Rapidement amassée, la foule entonnait la Marseillaise. En ville, drapeau tricolore en tête, un cortège spontanément se formait. J’ai pensé qu’il convenait de canaliser cette manifestation en lui assignant un but précis et en lui donnant une haute signification. J’ai dit au porte-drapeau de se diriger sur le Monument aux Morts de la guerre de 1914-1918.

Une foule d’environ 2000 personnes s’est trouvée rassemblée au pied du monument.

Là, au cours d’une allocution, j’annonçais officiellement le départ des troupes allemandes et la libération de Dax ; je soulignais notre joie, évoquais le souvenir des morts de 1914-1918, de ceux de 1939-1940 et de tous ceux qui depuis étaient morte pour la Patrie. Je demandai qu’à leur intention on observât une minute de silence et de recueillement.

Puis, reprenant la parole, je fis appel au sang-froid et à la dignité de la population, demandant qu’on ne perdît pas de vue que si Dam se trouvait libéré du poids de l’occupation, la guerre continuait à se dérouler sur d’autres parties du sol national. Je proposai de reprendre le cortège jusqu’à l’hôtel de ville où le drapeau serait placé et de borner à cela pour ce soir les manifestations de la libération, annonçant que les Forces Françaises de l’Intérieur feraient leur entrée à Dax le lendemain. Puis, Je fis chanter la Marseillaise et, comme demandé, le drapeau fut hissé à une des fenêtres de l’Hôtel de Ville.

Deux ou trois autres cortèges se constituèrent néanmoins dans la soirée. L’un d’eux s’étant arrêté sous les fenêtres de la Sous-Préfecture, je repris la parole pour associer nos prisonniers à notre joie et dire que le jour de leur retour serait pour nous une plus grande joie encore que celui-ci.

Archives départementales des Landes

Des manifestations patriotiques ont lieu dans la ville pavoisée, devant le commissariat, à la cathédrale, devant le domicile de Mme BOUVET

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Groupe de résistance de Pontonx (Robert Labeyrie) devant l’ancienne mairie (sous toutes réserves, la plupart des photographies présentées ici n’étant pas datées précisément…) – Archives du CPRD –

Le 23, Léon des Landes rentre dans la ville à 14h.

Porté en triomphe, à l’hôtel de ville, aux côtés du préfet GAZAGNE (nommé par Vichy, mais qui a rendu des services à la Résistance) et de CARNOT, il présente le nouveau sous-préfet GARAT (ancien adjoint de Maurice PAPON, directeur de cabinet du préfet des Landes, nommé par Vichy, bientôt nommé à Blaye et remplacé par M. CHAPEL, jusqu’alors directeur de cabinet du Préfet régional de Bordeaux SABATIER, nommé par Vichy…) et le nouveau maire RICHARD (ainsi que le premier adjoint Camille LABAT), qui est applaudi à la fenêtre. Ils se rendent ensuite au cimetière St-Pierre fleurir les tombes des victimes de Téthieu. Puis une cérémonie se déroule au monument aux morts où une gerbe est déposée. Enfin les autorités font une visite de courtoisie à Mgr MATHIEU, évêque d’Aire et de Dax. Les Marseillaise se succèdent. L’après-midi, un grand défilé s’organise, avec en particulier les hommes des différents maquis de la région (Dax, St-Paul, Pontonx, Sort, Laluque, Mont-de-Marsan, Tarbes même).

Le 26 août, ce sont les obsèques solennelles des quatre FFI faits prisonniers lors de l’attaque du maquis de Téthieu et fusillés au Bois de Boulogne en juin. L’office a lieu en la cathédrale, puis les quatre cercueils sont portés par leurs camarades jusqu’au cimetière Saint-Vincent, suivis par un cortège nombreux.

Le dimanche 15 septembre, trois semaines après l’explosion spontanée de joie qui a accompagné la libération de Dax le 22 août, le Comité de Libération organise une grande fête pour célébrer la liberté retrouvée, mais aussi honorer la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour y parvenir. La fête commence la veille au soir, par un concert donné par les chorales et orchestres dacquois à la Fontaine Chaude, un « passe-rues », suivi d’un « toro de fuego » conçu par M. MARMAJOU (artificier et conseiller municipal). C’est l’occasion pour M. LICART, directeur de la Compagnie du gaz, de ressortir de gros lampadaires, dissimulés aux Allemands pendant l’Occupation, afin d’éclairer la place de la Fontaine chaude.

Parmi les personnalités présentes, outre Léon des Landes, on compte « Triangle », (Charles GAILLARD, venu de Bordeaux, « héros de Bir Hakeim », organisateur de maquis dans les Alpes, délégué militaire régional du Général de Gaulle depuis mars 1944), et « Aristide » (Roger LANDES, « délégué de l’Armée britannique », agent du SOE), puis le maire M. RICHARD, Camille LABAT, premier adjoint, etc.

Le lendemain, la journée, pluvieuse, commence par un hommage solennel rendu aux victimes des 11 et 13 juin au cimetière St-Pierre, en présence des autorités qui, après la sonnerie aux morts, présentent leurs condoléances aux familles. Devant les tombes, recouvertes de fleurs, les F.F.I. tirent une salve d’honneur.

On se rend ensuite à l’hôtel de ville, où la Délégation municipale est présentée par le maire à Triangle et Aristide. Le cortège officiel se forme alors et se dirige vers le monument aux morts, où des gerbes sont déposées. Le cortège est alors rejoint par les nouveaux préfet (M. CHARY) et sous-préfet (M. CHATEL).

Direction la cathédrale, où un Te Deum est célébré. Les autorités religieuses sont associées à la fête : Mgr MATHIEU, l’archiprêtre BAUDIA, l’office est célébré par l’abbé Georges LALANNE (résistant, proche de l’abbé BORDES, aumônier du 34e RI) et les orgues tenues par le père MARCHAL, organiste de Notre-Dame, tandis qu’André DASSARY (créateur célèbre du Maréchal nous voilà ! ) est au chant, le tout se terminant par une vibrante Marseillaise.

Puis l’on se rend sur l’esplanade de la Fontaine-Chaude, rebaptisée esplanade Général-de-Gaulle, pour une prise d’armes… Tous les groupes de résistants de la région ont envoyé des délégations : St-Paul-lès-Dax, Hossegor, Capbreton, Saubusse, Soustons, Magescq, Montfort, Mimizan, Mugron, Pontonx, etc., ainsi que la compagnie du « capitaine François », le maquis espagnol de St-Lon, qui a joint au drapeau français le drapeau républicain espagnol. Les autorités militaires passent ces hommes en revue, et un fanion est remis à la section AUGÉ, de Dax (lieutenant VAQUELLE). Le tout est accompagné du Salut au drapeau.

Le cortège officiel se forme ensuite et parcourt toute la ville. On y trouve les associations d’anciens combattants, les sociétés sportives, musicales, « classes », sociétés de secours mutuels, sociétés professionnelles, société de Borda, et enfin les Sapeurs-pompiers. L’Harmonie des jeunes, dirigée par M. BARSACQ-MONGIS, exécute les hymnes nationaux alliés. Tous sont costumés aux couleurs du drapeau tricolore.

Le déjeuner des personnalités a lieu au Splendid, où ils sont reçus par le directeur M. CALVALIDO (qui avait été inquiété pendant l’Occupation pour avoir aidé un Juif à passer la ligne) et par les dirigeants de la SIFED (Société Immobilière et Fermière des Eaux de Dax).

Le moment suivant se déroule aux arènes où, à 16 heures, 10.000 personnes (selon les journalistes, ce qui semble exagéré…) se pressent pour assister à un spectacle où l’on peut voir les prisonniers sud-africains récemment libérés du camp de Buglose exécuter des chants et danses folkloriques, les sociétaires de la Jeanne d’Arc accomplir des démonstrations de barres parallèles et de barres fixes, des mouvements d’ensemble. Rejoints par les « Jeunes du Lanot », ils interprètent la Marseillaise et le Chant du départ et réalisent un tableau humain qui permet de former la Croix de Lorraine et les lettres « FFI ».

Le tout est présenté au micro par Gaston DUFILLO (né en 1895, étalagiste aux Nouvelles Galeries, metteur en scène des spectacles des « Petits Lanots Dacquois » avant-guerre), et les discours se succèdent. Léon des Landes remercie tout particulièrement ses compagnons FFI Gaston AUGÉ (alias « Picot », proche collaborateur de Léon des Landes), Jean GERVAIS (alias « Jean des Landes », ancien directeur de la Standard Française des pétroles à St-Paul-lès-Dax, résistant), Charles LAMARQUE-CANDO père et fils, LAMOTHE (alias « Napoléon », membre du Comité Départemental de Libération), Edouard GREGOIRE (alias « Le Pape », auteur du sabotage du dépôt d’essence de St-Paul-lès-Dax), Henri de MESMAY (alias « Le Comte », né en 1903, industriel), Charles MONGAY (né en 1904, représentant, employé de commerce, chauffeur, qui a participé au combat de la Pince, et conseiller municipal), Georges DUCOS (résistant au réseau Jade-Amicol), MICHEL, BOBY, CALLIAN, René MEUILLET alias « Popote » (résistant à l’OCM), Jean JOUARET (chef du groupe FFI de Castets).

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AD 40 – Presse

Enfin à 21 heures à l’Atrium, les Dacquois peuvent assister à un spectacle de music-hall. Au premier rang, Léon des Landes, Aristide, Triangle, « les deux Jacqueline en uniforme », M. RICHARD, Camille LABAT, le consul de Belgique. Ils assistent aux prestations de Mlle SLIEVENARD (« qui chanta avec goût »), du jeune comique Roland CAILLAU, de Mlle Paqui CONSTANT, avant que vienne le tour des « grandes vedettes », l’incontournable André DASSARY, Lucien BAROUX, Jacques PILLS et Lucienne BOYER. A l’entracte, on vend aux enchères des paquets de cigarettes au profit des familles de F.F.I. dacquois tombés au champ d’honneur. 120.000 francs sont récoltés.

La soirée s’achève par une Marseillaise.

Le 15 octobre, se déroule une « cérémonie anniversaire à la mémoire des fusillés de Dax », avec une messe solennelle en présence des autorités ainsi que d’une délégation de l’Armée américaine. On se rend ensuite au cimetière, où se déroulent les traditionnels appel aux morts, condoléances aux familles et salve d’honneur.

Puis le 1er novembre, c’est une nouvelle journée commémorative, suite à la décision du Gouvernement Provisoire de la République Française d’établir à cette date une « journée consacrée aux héros fusillés pas les Allemands ». Le jour de la Toussaint était déjà depuis 1918 en concurrence avec le 11 novembre pour la célébration du souvenir des morts de la guerre. La loi du 25 octobre 1919 stipule en effet que « Tous les ans, le 1er ou le 2 novembre, une cérémonie sera consacrée dans chaque commune à la mémoire et à la glorification des héros morts pour la patrie. Elle sera organisée par la municipalité avec le concours des autorités civiles et militaires ».

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AD 40 – Presse

Ainsi, ce 1er novembre 1944, le général de Gaulle rend « l’hommage de la Toussaint aux morts de la Résistance », il va d’abord se recueillir dans la clairière du Mont-Valérien, avant de se rendre au fort de Vincennes, puis au cimetière d’Ivry-sur-Seine, principal lieu d’inhumation des fusillés de l’Île-de-France.

Retrouvez un reportage réalisé à cette occasion :

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe86002875/toussaint-1944

A Dax, le cortège se forme devant la mairie et à 10 heures, il se rend jusqu’au cimetière St-Pierre (absoute, sonnerie aux morts, appel des morts, minute de silence, condoléances).

Enfin le 11 novembre, on associe aux morts de 14-19 ceux de 1940-1945. Dès 9 heures, les instituteurs se recueillent devant le monument aux morts de l’Ecole Normale. A 10 heures a lieu une célébration en la cathédrale, organisée par le Comité de la Croix-Rouge, suivie d’une revue et d’un défilé militaires sur la place Roger Ducos. On se réunit ensuite au monument aux morts (sonnerie, salut au Drapeau, gerbes cravatées des trois couleurs, L’hymne aux morts est interprété par le Cercle Choral Dacquois, suivi de la sonnerie et appel aux morts (ceux de 14-18 puis ceux de 39-45) par Léon des Landes, minute de silence, Marseillaise, dislocation sur des « Marches entraînantes ».

D’autres célébrations suivront en 1945 (inauguration de la plaque en mémoire de l’Abbé Bordes Place Lonné, ses obsèques, inauguration de la stèle du Bois de Boulogne, etc.), mais déjà l’enthousiasme de la Libération s’estompe, on célèbre plutôt désormais la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pendant ces 4 années, le temps de la reconstruction est venu