Avant même le « Statut des Juifs », élaboré par Vichy en octobre 1940, un certain nombre de mesures iniques touchent, directement ou indirectement, les Juifs de France.
Ainsi, les dénaturalisations sont lancées dès les premiers jours de son existence par le régime de Vichy. La loi du 22 juillet 1940 qui les institue fait en effet partie du premier train de mesures de l’État français, né à peine quelques semaines auparavant. Cet empressement a plusieurs causes. D’une part, il s’agit de marquer la rupture avec le régime précédent puisque la loi s’attaque à un texte phare de la détestée IIIe République, promulgué dans l’entre-deux-guerres, la loi sur la nationalité du 10 août 1927, l’une des plus ouvertes, des plus libérales de l’histoire de la nationalité française.

Il s’agit donc de réexaminer toutes les naturalisations accordées depuis 1927. Une commission est mise en place pour ce travail ; elle rouvre les dossiers de naturalisation, qui servent de base à ses réflexions, (avec également des signalements et des enquêtes lancées pour l’occasion). Le décret de retrait est pris sur rapport du garde des Sceaux après avis de cette commission. Comme la naturalisation qui l’avait précédée, cette mesure pouvait être étendue à la femme et aux enfants.
Sur les 539.000 dossiers de naturalisations, la commission n’aura le temps d’en examiner que 195.000. Ce sont plus de 15.000 personnes, dont 6.000 Juifs, qui se voient retirer la nationalité française.
Nous nous sommes intéressé au dossier de Moïse BRAWERMAN. Il comporte 127 pages (!), avec ses différentes demandes de naturalisation ainsi que le dossier de dénaturalisation.
Moïse BRAWERMAN est né le 1er janvier 1905 à Brest-Litovsk dans l’Empire de Russie (aujourd’hui Brzesc en Biélorussie), fils de Lejba/Léon (décédé 1922), et de Bluma CZERNOGIBOWSKA/CZERNOGUBOWSKI, dans une famille de négociants en bois. Il a un frère, Jules (sic), né vers 1907, commerçant à Buenos Aires, et une sœur Dora, née vers 1913, épouse ZALCMAN commerçant à Brest (elle sera internée en 1941 dans le ghetto de cette ville).
La maison familiale est au 51 rue Dabrowskiego (aujourd’hui rue Sovestakaya), où sa mère habite encore en 1936. En 1924, il obtient à Brest, devenue polonaise en 1919, l’équivalent du Baccalauréat.
Il quitte alors la Pologne et entre en France le 8 décembre 1924 par Jeumont (ville-frontière dans le Nord), sans doute en provenance du port d’Anvers (Belgique).
Il s’installe à Rouen et s’inscrit au PCN (Certificat d’études Physiques, Chimiques et Naturelles), qu’il obtient en juillet 1925. On lui accorde également une équivalence de son baccalauréat (il le repassera néanmoins). Enfin en novembre il s’inscrit en médecine à la faculté de Paris.


Il fait un aller-retour au pays pour épouser une compatriote le 29 août 1928 à Brest, Rywa FINKIEL, née le 15 août 1908 dans cette ville (elle est décédée le 20 août 1941 à leur domicile à Paris), ouvrière d’art jusqu’à la naissance de son fils, puis sans profession. Elle « parle difficilement le français », nous apprend son dossier de naturalisation.
En parallèle à ses études, il donne des cours de français aux nombreux immigrants polonais au « Foyer Français » (« Association pour l’établissement et l’instruction des étrangers résidant en France », créée par Paul Painlevé).
Dès 1931, il dépose une demande de naturalisation, rejetée, et renouvelle sa démarche, sans plus de succès, en 1932 et 1933.
L’avis porté par le Commissaire de police du quartier de La Salpêtrière (ils habitent un hôtel du XIIIe arrondissement) mérite d’être retranscrit :
Quoique accusant lui-même pour son ménage sans enfant un revenu global annuel de 30 000 francs au moins, le sieur Brawerman a négligé de souscrire aucune déclaration au fisc ; aussi a-t-il su éviter la contribution annuelle de 12 à 1400 francs qui aurait, à sa place, atteint quelqu’uns de ses compatriotes plus respectueux de nos lois.
Pourtant, il n’est venu en France que pour y recevoir l’enseignement des Facultés financé par les impôts ; il l’a reçu en produisant seulement une équivalence étrangère de baccalauréat, inférieure au baccalauréat de Lettres exigé de nos nationaux ; et il va incessamment recevoir le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris.
Toutefois ce diplôme ne sera pas celui d’État, et s’il ne lui permet pas l’exercice de la médecine en son nom personnel, il ne l’empêche pas de collaborer avec un confrère autorisé.
Sa naturalisation aurait donc pour effet et de le dispenser du faible impôt qu’il paye sous forme de taxe sur les étrangers, et de le mettre à l’abri des mesures à l’étude en vue de protéger les médecins français déjà trop nombreux contre la concurrence étrangère.
Par ailleurs, la somme offerte par le postulant pour acquitter les droits de sceau est dérisoire.
Avis défavorable
Le Commissaire de Police
Le commissaire fait ici allusion au lobby des médecins français déterminés à limiter la place des médecins d’origine étrangère dans l’exercice de leur profession, et qui aura effectivement une traduction législative (Loi Armbruster en particulier, durcie sous le ministère aval…).

Credit ©EPPPD-MNHI




Il obtient le baccalauréat français en 1932 et 1933 (Philo).
Enfin il décroche son diplôme de médecin en mai 1935 (sa thèse est intitulée « De la Dyspnée de Cheyne-Stokes, remarques cliniques, pathogéniques et thérapeutiques »). Le couple habite alors 5 bis rue du Capitaine Ferber dans le XXe arrondissement.
Une nouvelle demande de naturalisation en janvier 1936 est cette fois-ci couronnée de succès le 1er septembre 1937 (après plus d’un an et demi d’instruction…). C’est l’époque du Front Populaire.
Il habite et exerce alors 182 Rue des Pyrénées, toujours dans le XXe, et est l’assistant du professeur LIAN à l’Hôpital Tenon (maladies du cœur) à quelques centaines de mètres de son domicile.

A la veille de la déclaration de guerre, il est « mobilisé » 24 août 1939 au 107e Bataillon de l’Air en région parisienne, en tant que médecin auxiliaire d’une compagnie d’aérostiers (défense de Paris), replié en juin 1940 et démobilisé le 22 juillet à Marciac (Gers). C’est de là qu’il rejoint les Landes.
Le 3 février 1941, la 3e sous-commission de révision des naturalisations se penche sur le dossier de Moïse BRAWERMAN. Elle demande dans un premier temps des renseignements sur sa position militaire.

Le 12 mai, la préfecture de police de Paris donne ces informations, le fonctionnaire ajoute que « les renseignements recueillis sur l’intéressé ne sont pas défavorables » et que « son loyalisme paraît sincère ».
Le 9 juin, la Commission se réunit à nouveau et recommande le renvoi devant la Commission plénière. Le 21 juillet, une nouvelle séance émet un avis « réservé (médecin) ».
Enfin le 24 novembre, la 3e sous-commission, dans sa 488e séance, émet un avis de retrait de la nationalité française pour Moïse, son épouse Rywa (décédée depuis le mois d’août), et leur fils Louis, né le 30 juillet 1932 à Paris XXe, français par déclaration le 23 octobre 1932.


Il faut dire qu’un arrêté du 10 juillet a interdit l’exercice de la médecine au docteur BRAWERMAN, ce qui donne un prétexte pour prononcer cette condamnation (il semble qu’il ait cependant pu bénéficier pendant quelques mois d’une dérogation, puisque l’interdiction définitive ne sera prononcée que le 25 mars 1942 par le Secrétaire d’État à la famille et à la santé (Bulletin Officiel du 4 avril)).

C’est ensuite une « Sous-commission spéciale au décret » qui est d’avis, en janvier 1942, de dénaturaliser « toute la famille ».


Le décret n’est pris que le 3 août suivant, publié le 18 au Journal Officiel, et notifié le 11 septembre au préfet des Landes (le retrait sera notifié à trois reprises…). Mais le docteur BRAWERMAN a fui Mont-de-Marsan depuis déjà deux mois…
C’est sans doute en lien avec son beau-frère Chiya GDANSKI, époux de la sœur de sa femme, installé à Mont-de-Marsan depuis 1927, qu’il rejoint cette ville (sans doute en octobre 1940). Il habite d’abord avec eux au 1 Rue St-Médard, puis au 18 Rue du Chemin Fleuri, enfin Rue St-Pierre Cité Madray chez Mme ROLS.

Sans doute averti de la rafle en préparation (les 14, 15 et 16 juillet 1942 dans l’arrondissement de Dax), il quitte Mont-de-Marsan entre le 11 et le 13 juillet 1942 (comme le font les ZAWIDOWICZ, TENEMBAUM, GDANSKI, etc.). Informé par le commissaire de Police, le préfet se couvre immédiatement auprès de la feldkommandantur (il avait en effet un peu tardé à signaler un départ précédent en juin, ce qui lui avait valu de fortes remontrances de la part des autorités allemandes)…


Le docteur BRAWERMAN se cache sans doute ensuite en zone non occupée (son beau-frère, réfugié à Geaune, est arrêté lors de la rafle du 26 février 1943 et déporté).

Après la guerre, Moïse BRAWERMAN habite 1 rue Jean Veber Paris XXe
Il est inhumé en novembre 1951 au cimetière de Bagneux, en provenance du Ier arrondissement
Son fils Louis, , le suit dans son refuge de Mont-de-Marsan et est scolarisé en classe de 7e au lycée Victor Duruy, où il obtient le prix « offert par M. et Mme Moreux au nom de leur fille à l’élève de Septième qui s’est le plus distingué par son travail et ses succès », trois félicitations du Conseil de discipline, ainsi que le Diplôme d’Études Primaires Préparatoires (qui est une création de Vichy !) en juillet 1942.


Il poursuit ses brillantes études, puisqu’il devient Polytechnicien, Promo 1953.
Il est envoyé en mission ou en stage au Maroc, où il décède le 24 mars 1956, âgé de 23 ans, quelques semaines après l’indépendance (accident d’avion ?). Il est inhumé à Bagneux en juin 1957.
Sources :
Laguerre Bernard. Les dénaturalisés de Vichy (1940-1944). In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°20, octobre-décembre 1988. pp. 3-15. www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1988_num_20_1_2792
Travaux de Claire ZALC :
https://laviedesidees.fr/Retirer-la-nationalite-sous-Vichy
https://laviedesidees.fr/La-decheance-de-nationalite-sous-Petain.html