En cette soirée du 7 août 1942, ce ne sont pas moins de 26 personnes que les feldgendarmes Krüger, Nitzkche et Greber amènent à la maison d’arrêt de Mont-de-Marsan ; elles sont incarcérées à la section allemande pour passage de la ligne de démarcation. Parmi elles, 23 sont juives. Les autres sont deux « convoyeurs » belges (ils seront condamnés le 24 à 18 jours de prison, mais transférés à Dax à l’expiration de leur peine, peut-être pour être expulsés ?) et une chaisière d’Hagetmau, Madeleine DUPEYROUX épouse BARROUILLET (condamnée le 14 à 4 mois de prison pour aide au passage de la ligne, transférée à Bayonne le 1er septembre, elle est libérée le 7 décembre). Dans les jours qui précédent et qui suivent, les arrestations se multiplient.
Toutes ces personnes viennent de la région parisienne, à l’exception d’Herman PUDLOWSKI, qui, au contraire de ses compagnons d’infortune, tentait de passer en Zone Occupée.
Il est né le 3 janvier 1924 à Paris XIe, fils de Mordka, tailleur et de Malka CYNOBER, nés en Pologne (région de Lodz), venus en France vers 1922/1923.

Ils habitent 50 rue des Francs-Bourgeois dans le IIIe. Herman/Henri devient maroquinier.
Son père, arrêté lors de la Rafle du Vél’ d’Hiv’, est déporté le 22 juillet 1942 et assassiné le 8 septembre à Auschwitz, sa mère le 22 août.
Pendant la guerre, Henri habite 6 avenue St-Joseph à Nice (en Zone non occupée).
Début août 1942, il retourne en Zone occupée pour chercher sa sœur Sura (née en 1921), restée à Paris, mais il est arrêté dans un autocar (peut-être à Hagetmau).
Il est donc incarcéré le 7 à la prison de Mont-de-Marsan par la feldgendarmerie. Durant sa brève détention, il y fait la connaissance de Serge GOUTMAN qui sera son compagnon de déportation (et qui le plume au poker !). Il se souvient aussi de l’humiliation ressentie lorsqu’on leur fait baisser leur pantalon afin de vérifier s’ils sont circoncis…
Ils sont ensuite transférés en car au Camp de Mérignac le 12 (avec 22 autres hommes ; ils sont escortés par des gendarmes français et un Allemand), puis à Drancy le 26 (convoi de 445 personnes), et enfin à Pithiviers, car ils sont français (vraisemblablement le 1er septembre).


Mais ils sont déportés à Auschwitz par le convoi n° 35 au départ de Pithiviers le 21 septembre à 6h15.
Ils sont environ 80 dans le wagon à bestiaux, le voyage dure 3 jours, sans eau ni nourriture ni sanitaires.
Tout au long de sa déportation, Herman/Henri ne quittera pas ses copains, Salomon/Serge GOUTMAN et Adolphe « Addy » FUCHS, rencontré lui au camp de Pithiviers. Les trois jeunes garçons essaient de s’échapper mais en sont dissuadés par d’autres déportés qui craignent les représailles des Allemands.
Avant l’arrivée à Auschwitz, à Cosel (Kozle en Pologne) 150 hommes jeunes sont sélectionnés pour le travail forcé, Herman/Henri et ses camarades sont est dirigé de là vers le camp d’Eichtal (en Silésie, aujourd’hui Dabrowka Gorna en Pologne),
Eichtal est un « ZAL » (ZwangsArbeitsLager für Juden), un camp de travail pour les Juifs, où ils sont réduits en esclavage et où les Allemands exploitent leur force de travail pour l’effort de guerre. Il y effectue des travaux agricoles, du terrassement, etc. Serge ayantt dérobé des pommes de terre pour se nourrir et ayant été mis au cachot, Henri lui fait passer une couverture, mais il sera sévèrement puni pour cela.
Il est transféré le 10 décembre à Blechhammer, un camp géré non pas par la SS, mais par la Wehrmacht.
Le travail y est très dur (transport de briques, de charbon, de traverses de chemin de fer, etc.). Lever à 5h, appel par -20 °, faim, vols de nourriture. « Le père volait le pain de son fils » (ou l’inverse). Avec ses copains, Henri rêve de croissants, de poulet rôti, de cigarettes…

Le camp est bombardé par les Britanniques.
En 1944, ce sont les SS qui prennent le contrôle du camp, qui est rattaché à Auschwitz III-Monowitz. Il faut porter la tenue rayée des déportés, et un matricule (177220).
Il assiste également à des pendaisons. Il évoque l’angoisse des « sélections », qui envoient régulièrement malades et « inaptes » vers les chambres à gaz.
Le 21 janvier 1945, c’est l’évacuation vers Gross-Rosen en raison de l’avancée des troupes soviétiques (ils entendent les tirs des canons russes au loin). Henri et ses camarades hésitent, mais décident finalement de partir.
Une boule de pain leur est distribuée, rapidement épuisée.
Cette « marche de la mort » de 182 km en 13 jours, par -25 °, effectuée dans de terribles conditions, est très meurtrière. Les rares Allemands qui veulent leur donner à manger sont repoussés par les gardiens, qui tirent en l’air.
Ils parviennent à Gross-Rosen le 2 février, le camp, surpeuplé, est envahi par la boue
Il est ensuite transféré au camp de Buchenwald, où il arrive le 10 février après un voyage de 3 jours en train en wagons ouverts. A la gare de Weimar, ils essuient un bombardement et se cachent sous le train, il y a des victimes.




A Buchenwald (matricule 124641), il passe à la désinfection (car les épidémies font rage) et a droit une douche (il raconte leur angoisse de savoir ce qui va sortir des pommeaux…).
Il est enfin affecté au kommando de Langenstein-Zwieberge en Saxe (le 18 février ?), qui est un camp « très dur », où la principale activité consiste à creuser des tunnels dans une montagne afin d’y enterrer la production d‘armes. La mortalité est très élevée. Quand ils n’arrivent pas à trouver un travail, ils se cachent.
Henri, épuisé, faiblit, et veut « laisser tomber », mais ses camarades le « secouent », et il tient bon.
Serge se souvient lui avoir dit, par une froide nuit de pleine Lune :
« Regarde la Lune, Henri, si on pouvait la voir depuis ailleurs… ».
Une nouvelle évacuation est annoncée, mais cette fois-ci ils décident de rester au camp.
Le 11 avril 1945, un grand coup de pied ouvre la porte de leur baraque et apparaît un soldat américain, la mitraillette au côté. Ils sont enfin libres !
Ils racontent la joie qu’ils ont eue de se préparer un bouillon avec des pattes de poule trouvées dans le camp.
Il faut encore attendre 8 jours pour que la Croix Rouge les prenne en charge. Ils sont hospitalisés dans l’hôpital d’une ville voisine, installé dans la mairie, où on les nourrit toutes les heures en petites quantités. Ils ne pèsent plus que 35 kg.
Henri fait le choix de rejoindre la Palestine mandataire, alors sous contrôle anglais, et rejoint la lutte pour l’indépendance d’Israël, il est membre de l’Irgoun de 1945 à 1948.
Il épouse en 1950 à Tel-Aviv (Israël) Alice ZAJDENWEBER et a deux enfants.
Il change de nom et s’appelle désormais Henri PUDELEAU.
Secrétaire de l’Amicale Blechhammer-Auschwitz, Militant de la L.I.C.A. (Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme), responsable de l’U.N.D.I.V.G. (Union Nationale des Déportés, Internés et Victimes de Guerre), il rejoint en 1972 les époux Klarsfeld dans leur « chasse aux Nazis » et dans leur combat pour la mémoire des Juifs déportés, participant par exemple à « l’Opération Lischka ».






Henri Pudeleau est décédé le 12 avril 1987 à Paris XIe.
