Juifs séfarades landais déportés

Juifs séfarades landais déportés

Les Landes comptaient une communauté juive constituée de longue date, celle de Peyrehorade, ainsi que quelques familles à Mont-de-Marsan, Dax, St-Martin-de-Seignanx, Tarnos, Morcenx, Castets. Elles étaient liées à celle, plus importante de Saint-Esprit, aux portes de Bayonne, sur la rive droite de l’Adour, paroisse aujourd’hui rattachée à Bayonne et aux Pyrénées-Atlantiques (depuis 1857).

Nous allons nous arrêter sur le destin de trois cousines, Sidonie LÉVY, née à Dax, Léa et Juliette LÉVY, nées à Léon, toutes trois déportées et assassinées à Auschwitz.

Elles descendent de familles originaires de Saint-Esprit, installées à Dax au début du XIXe siècle, où leurs membres exercent les professions de marchand-colporteur, marchand-drapier, marchand de rouenneries, coiffeur/perruquier…

Sidonie Abigaël LÉVY nait le 21 avril 1876 à Dax, 9 rue Saint-Pierre, au domicile de son père David/Albert, coiffeur, et de sa mère Meriem/Berthe VAEZ OLIVERA (mariés en 1872 à Capbreton).

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Acte de naissance de Sidonie Abigaël – AD 40

Elle devient giletière et épouse le 8 mars 1904 à Bayonne le vicomte Georges William Gustave de GENET, peintre-décorateur, né en 1873 en Suisse. Ils ont trois enfants.

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Sidonie LEVY, son mari et ses enfants

Elle habite le faubourg Saint-Esprit à Bayonne, 10 rue Ste-Catherine en 1904, puis 53 rue Maubec en 1942.

Condamnée à 14 jours de prison le 17 juillet 1942, elle reste sans doute internée, puis est transférée le 28 août au camp de Mérignac (sur ordre de la Feldkommandantur de Bayonne). Nouveau transfert de Mérignac à Drancy le 20 septembre, d’où elle est déportée à Auschwitz par le convoi n° 36 du 23 septembre 1942 (sous le nom de « de CENET »).

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Liste du convoi de déportation – Mémorial de la Shoah

Robert PINEDE, représentant de l’Union Générale des Juifs de France (UGIF) et membre actif de la communauté juive de Bayonne, écrit au sujet de la rafle du 15 juillet 1942 à Bayonne et à Biarritz :

Ils ont amené tous les Juifs étrangers de moins de 45 ans, ainsi que tous les Juifs français et étrangers se trouvant dans les prisons.

Elle est déclarée décédée le 28 septembre 1942 à Auschwitz (à l’âge de 65 ans).

Ses cousines connaîtront également un sort funeste :

Léa Carmen LÉVY est née le 12 octobre 1890 à Léon, à la Maison de l’école, fille de Joseph, commerçant en tissus à Dax, puis à Léon, et de Judith Anita VAEZ OLIVERA. Elle épouse le 26 octobre 1922 à Hendaye Emile DELVAILLE, tailleur (né en 1893 en Espagne).

Ils habitent Boulevard de la plage à Hendaye, où ils tiennent la boutique “Modern Tailor”.

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Émile et Léa Delvaille en compagnie de leur fille Arlette ainsi que de petits camarades devant leur atelier familial situé à l’angle du boulevard de la Plage (aujourd’hui boulevard du Général de Gaulle) et de la rue du Jaïzquibel. Vers 1932 – Blog Hendaye Environnement

Les DELVAILLE résident au-dessus de leur atelier avec leur fille Arlette, née le 30 septembre 1923.

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La famille DELVAILLE lors d’une sortie dominicale devant le bateau échoué entre Haïçabia et les falaises de Socoa. Vers 1935 (même source)

Le couple est arrêté par la Gestapo le 17 mars 1943 en présence d’un gendarme de la brigade d’Hendaye, au prétexte du non respect de l’obligation du port de l’étoile jaune.

Or le couple se pliait à cette obligation, même si Léa DELVAILLE avait pour habitude de partiellement dissimuler cet insigne discriminatoire à l’aide de foulards.

Ils sont transférés du Fort du Hâ à Bordeaux au camp de Mérignac le 4 juin.

Le 1er octobre, le « Préfet délégué du Secrétaire général à la Police » (Jean LEGUAY, représentant de René BOUSQUET dans les territoires occupés), informe le préfet de la Gironde qu’il est saisi par Emile et Léa d’un recours en libération, en vertu de la loi du 16 janvier 1943, et lui demande tous renseignements utiles sur « la date d’internement, les motifs de cette sanction ainsi que les antécédents de ces individus ». Il lui demande également son avis motivé. Le préfet régional transmet au « chef du service des Israélites, sous couvert de Monsieur le secrétaire général » (Maurice PAPON), en demandant également toute précision sur l’autorité ayant prescrit l’internement.

Le 5 octobre le chef du service (Jacques DUBARRY) fait une réponse évasive à PAPON, l’informant simplement que les intéressés ont été transférés à Mérignac en provenance de la prison du Fort du Hâ le 4 juin 1943… (Mais il est question dans ce courrier de Carmen et d’Emile DELVAILLE, né le 19 mai 1922 à Amsterdam, de nationalité hollandaise ; c’est une erreur de ligne de celui qui a consulté le registre de Mérignac…).

LOI n° 34 du 16 janvier 1943 relative aux internés administratifs.

Le chef du Gouvernement,

Vu les actes constitutionnels n° 12 et 12 bis ;

Le conseil de cabinet entendu,

Décrète :

Art. 1er. — Un recours est ouvert devant le chef du Gouvernement à toute personne de nationalité française ou étrangère ayant fait l’objet d’une décision administrative d’internement qui s’estimerait fondée à demander sa libération et ce quelles que soient la cause de ladite décision et l’autorité qui l’a prise.

Le chef du Gouvernement statue au vu de l’avis d’une commission spéciale.

Art. 2. — Le chef du Gouvernement fixera par arrêté les conditions d’application du présent décret et notamment la composition et le fonctionnement de la commission prévue à l’article 1er.

Art. 3. — Le présent décret sera publié au Journal officiel et exécuté comme loi de l’Etat.

Fait à Vichy, le 16 janvier 1943.

PIERRE LAVAL.

Ils sont néanmoins transférés à Drancy le 25 novembre, puis déportés de Drancy à destination d’Auschwitz par le convoi n° 64 du 7 décembre 1943. Ils sont déclarés décédés le 15 à Auschwitz.

Je vis comme une rescapée, pourquoi pas moi ?, réitère inlassablement Arlette depuis ce drame. «Pour quelle raison l’un d’eux a-t-il hurlé, Non ! Pas la fille…» questionne-t-elle, hantée de savoir si ce brailleur lui avait uniquement épargné la vie parce qu’il avait quelque peu été sensibilisé par la mélodie qu’elle jouait au piano du salon à l’étage du dessus au moment même où ces hommes en armes firent irruption dans l’atelier.

Arlette n’aura plus jamais la force de retourner dans son quartier de Caneta, relisant sans cesse les lettres de ses parents écrites du fort du Hâ, au camp de Mérignac, ou encore cette ultime missive postée en gare de Bordeaux et rédigée pendant que le convoi qui devait amener ces derniers à Drancy se faisait attendre.

Elle finira par les confier au Centre de Documentation Juive Contemporaine.

Arlette est décédée en 2023 à Bayonne.

Juliette Reine alias Henriette LÉVY, soeur de Léa Carmen, est née le 24 juillet 1899 à Léon.

Elle épouse le 16 février 1927 à Bayonne Gérard Moïse VAEZ OLIVERA (son oncle, veuf, né en 1863, commerçant et industriel). Ils habitent 24 boulevard Jean d’Amou à Bayonne.

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Ils sont arrêtés (comme un grand nombre de Juifs français du Sud-Ouest) le 11 janvier 1944 à leur domicile du 24 boulevard Jean d’Amou à Bayonne. Gérard Moïse, âgé de 80 ans, décède au cours de l’arrestation (à 5 heures).

Son épouse est transférée par le train à Drancy le 13, puis déportée par le convoi n° 66 le 20 à Auschwitz, où elle arrive le 23.

Elle est déclarée décédée le 1er février 1944 à Auschwitz (Jugement du Tribunal civil de Première instance de Bayonne du 8 juillet 1948).


Sources :

https://hendaye-environnement.over-blog.fr/2015/09/ongi-etorri-bienvenue-sur-notre-site-socio-environnemental.html

Esteban (M.), « L’impossible évasion ? Le cas des Juifs de Bayonne », Guerres mondiales et conflits contemporains n° 284, Les évasions pendant la Seconde Guerre mondiale (Octobre-Décembre 2021), pp. 67-79, Presses Universitaires de France