Carmen et Emile Delvaille sont arrêtés par la Gestapo le 17 mars 1943 à d’Hendaye.
Ils sont transférés à Bordeaux, au camp de Mérignac. Ils sont transféré à Drancy le 25 novembre, puis déportés sans retour à Auschwitz le 7 décembre.
Et ma Poupoune, que fait-elle ? Qu’il me tarde de la revoir ! Il me semble qu’il y a une siècle que je l’ai quittée… Hier j’ai eu une mauvaise journée de cafard ? Je n’ai pas pu manger le soir. J’ai toujours peur de partir plus loin. Ah quelle vie : Quand tout cela sera-t-il fini ?
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Je viens à l’instant de recevoir ta lettre, elle est toujours la bienvenue car en la lisant, je me figure que je suis avec toi. Ma Poupoune chérie, moi aussi je voudrais être avec toi ! Mais quand?
Nous mangeons tous les jours des tomates en salade, cela nous sert de repas principal, mais il n’y a pas d’oignons, vous penserez à nous en envoyer un peu. Emile fait en ce moment une jaquette de dame mais tout à la main, c’est beaucoup trop long En plus, il n’a pas de fer à repasser.
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Nous avons reçu deux lettres et un paquet. Beaucoup de colis arrivent à moitié mangés par les rats en gare de Caudéran.
Nous sommes encore là ! Jusqu’à quand ? L’on ne sait, je ne veux plus y penser car je tomberais malade. J’en ai assez, quelle maudite guerre et l’on ne peut savoir quand elle finira ! Hélas pas de sitôt…
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Ma Poupoune, on reparle beaucoup de départ pour cette semaine. Si cela arrive, n’aie pas trop de chagrin. Sois toujours une fille sérieuse, écoute bien Charlotte et surtout fais bien attention. À force d’en parler, cela arrivera certainement. Jusqu’à maintenant c’étaient des bobards, maintenant, il est fort probable que ce soit vrai. Ah mes amis, je vous assure que j’en passe de dures ! J’en ai marre ! Quelle souffrance morale ma chérie !
Je ne veux pas penser à notre chez-nous car c’est trop de chagrin. Vraiment c’est terrible, bientôt huit mois sans nous voir et jusqu’à quand’ ? Car ce sera bien long ma Poupoune, j’espère pouvoir encore t’écrire d’ici. Je t’embrasse mille fois.
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Il pleut, quel triste jour de Toussaint! Tout le monde n’est pas triste ici car à côté de moi, l’on chante. Je n’ai pas le cœur à cela. Je pense aux autres années ou à cette époque, nous étions tous en famille. Maintenant notre maison est vide et nous sommes dispersés. Quelle misère! Enfin espérons toujours et patientons…
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Émile était beau hier, je lui ai ait mettre son costume noir rayé, puis sa belle cravate. Il reprenait un peu l’air du petit tailleur toujours tiré à quatre épingles.
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Ce qui nous arrive a contribué à nous ébranler beaucoup. N’aie pas peur mon enfant chérie. Je veux vivre pour toi, pour que tu sois heureuse un jour. Sois toujours sérieuse, surtout n’oublie jamais les bons principes que je j’ai appris.
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Ma Poupoune, écoute-moi, je ne veux pas que tu ailles le soir au cinéma ; l’après-midi encore, mais le soir je ne veux pas que tu sortes. J’espère que tu écouteras ma chérie, n’est-ce pas? Tu me le promets ? Donc entendu.
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J’ai eu très froid cette nuit. Comment vais-je faire ? J’ai ma couverture en laine et deux autres du camp en coton. Charlotte, pourrais-je avoir un vieux édredon ? Autrement, je vais mourir de froid dans cette baraque où il pleut dedans. Ah misère ! Et heureux de rester ici si nous pouvons…
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J’ai reçu votre colis. Grand merci, chère Charlotte, la viande est arrivée en parfait état. J’ai fait le beefsteak ce soir, il était excellent. Demain, je ferai une daube avec des oignons et des pommes de terre car il n’y a pas autre chose. Tout est arrivé en bon état. Le beurre était même assez dur et les pêches sont excellentes.
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Ah ma chérie! Quand pourrai-je te revoir? Huit mois bientôt, c’est terrible. Moi qui ne pouvais te voir partir une journée !
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Ici il y a des rats comme des chats qui nous mangent tout…
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Je reviens de la corvée de pommes de terre; elles sont à moitié pourries.
Nous avons bien reçu les deux paquets, tout était intact. Comme Charlotte nous gâte ! C est trop.
Le directeur a fait appeler Émile pour du travail. J’en suis contente car il s’occupera et le temps passera plus vite. Émile a besoin de se refaire la santé car il était sorti du fort du Hâ dans un état… Il ne pense qu’à manger. Une fois qu’il a mangé d’un côté, il vient chez moi et il remange.
Émile Delvaille
Je n’ai pas écrit depuis quelques jours mais ne vous formalisez pas pour cela vu que Carmen écrit pour moi.
Ici la vie de camp se poursuit et nous espérons que cela se poursuivra sans changement mais pour finir le plus vite possible. La baraque c’est comme une caserne. Chacun est de corvée à son tour. On fait des blagues, on vire les lits, c’est-à-dire quand on est couché, on vous met à terre avec paillasse et tout le bazar. Les jeunes rigolent mais pas moi, je ris jaune car cela me laisse indifférent à mon âge! Il faut suivre le mouvement.
On joue les soirs à la belote. Dans la journée, le matin le jus est à 7 h, puis celui qui le souhaite, reste au lit autant qu’il veut. On peut circuler dans le camp. Je vois Carmen souvent. Le soir, l’appel est à 21 h 30. Il faut rentrer dedans et on se couche quand on veut.
Comme je vous ai promis, je vais essayer de vous écrire un peu plus longuement. J’espère qu’aujourd’hui jeudi, nous verrons nos chers visiteurs qui nous permettront d’avoir un contact avec le monde extérieur! Car ici, voyez-vous, c’est tellement monotone et abrutissant. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est pénible de vivre avec des gens que l’on ne voudrait pas voir et toujours avoir les mêmes visages devant soi.
Quand il fait beau, cela peut aller car on peut sortir mais avec la pluie, toujours dedans.
Je suis en train de faire un pantalon pour une des femmes qui est avec Mérote. Comme elle est très gentille, je n’ai pas pu lui refuser. J’ai travaillé toute la journée. Je l’ai monté tout à La main car il n’y a pas de machine.
Le poêle marche dans la chambre et en même temps, on peut faire la cuisine. Mérote m’a donné du poulet. Il est délicieux ! Comme surprise, c›est une bonne surtout qu’il y a longtemps que je n’en avais pas mangé.
On entend en ce moment les avions qui font leurs exercices de D. C. A.
Aujourd’hui, voilà huit mois que nous avons été arrêtés de triste mémoire hélas! Maintenant il n’y a rien à faire et nous devons patienter jusqu’à la fin de la guerre car je ne crois pas que même sans être accusé d’aucun délit, on puisse être relâché ; c’est incroyable que sans raison on soit ainsi arraché de son foyer.
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Ces jours-ci, il fait bien froid. J’ai trois couvertures et ai dû mettre mon pardessus sur mon lit. Ce qu’il y a de mal ici, ce sont les cabinets. Il faut traverser la moitié de la baraque et puis comme il manque des planches, il y fait très froid. Pendant la journée, il y a les cabinets dehors à cent mètres de la baraque. Quand il fait froid, c’est dur! Ce sont des misères du camp qui passent inaperçues l’été, mais l’hiver, c’est autre chose. C’est maintenant que l’on regrette notre petit confort et l’eau chaude pour se laver.
Parmi les dernières nouvelles, il parait que tout le monde travaillera en France (bien entendu les valides) et on ne risque plus de partir. Si cela est vrai, nous nous en réjouissons.
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Comme il y a beaucoup de jeunesse, ils sont très turbulents. Moi qui aimais tant la tranquillité cela me change bien. Le soir, on est un peu plus tranquille car la plupart jouent aux cartes, d’autres écrivent ou lisent. C’est comme une chambrée de caserne. On se demande quand tout cela finira ! Tout le monde en a assez.
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Pourquoi sommes-nous ici depuis si longtemps, sans avoir rien fait. Cela est inconcevable et il faut une santé de fer pour résister.
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Les journées sont longues. Avant de dormir, on passe le temps à jouer aux cartes ou écrire. Un camarade a reçu un jeu de domino et je gagne souvent car j’avais bien appris avec le Père Poey. Quand on éteint, on se couche et on raconte quelques blagues. Comme il y a beaucoup de jeunes gens, ils sont plutôt gais. Tout cela ne vaut pas la libération. Quand donc cela arrivera-t-il? Il y en a marre!
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J’ai lu une lettre et en me souvenant du passé, les larmes me venaient aux yeux, mais je n’ai rien fait voir à Mérote. Je lui remonte le moral autant que je peux mais je ne puis remédier à son caractère car elle est très bileuse. Espérons que tout ira pour le mieux et que nous resterons ici jusqu’à la fin de la guerre si toutefois elle était proche. Mais hélas, il y a peut-être pour de longs mois et l’hiver approche à grands pas…
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Pendant que Mérote était souffrante, j’étais passé maître cuisinier. J’avais préparé le matin les haricots naturellement sous la conduite de mon cordon bleu et ils étaient excellents. Le lendemain, j’ai préparé des pâtes. Maintenant je sais faire quelque chose de plus.
La vie ici se poursuit toujours aussi monotone.
Les bruits de départ ont cessé pour le moment; il faut espérer qu’on nous laissera ici, ce serait très bien pour tous.
Je n’aurais jamais cru que cela durerait si longtemps. Cette guerre est interminable !
Les événements s’accélèrent
Mercredi 24 novembre 1943
Mes bien chers,
Ça y est, nous partons demain matin à quatre ou cinq heures.
Quel chagrin ma Poupoune chérie ! Si tu savais comme je pense à toi. J’ai tous mes bagages à faire. Je perds la tête car je ne sais où mettre mes affaires.
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Charlotte, je t’en prie, je te confie ma Poupoune, fais comme si c’était ta fille. J’ai dit de renvoyer tout à Georges, il vous écrira. J’ai laissé les boucles d’oreilles et une bague à madame Labadie qui doit les donner à Georges car là-bas, l’on ne laisse rien.
Ma Poupoune chérie, je te serre sur mon cœur et t’embrasse mille fois.
Carmen
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Mérignac, le 24 novembre 1943 au soir
Ma chérie,
Tout à coup, on nous annonce le départ pour demain matin.
Maman, comme tu peux le penser, s’énerve. Je lui prodigue le calme.
Poupoune sois courageuse.
Nous nous préparons.
J’espère que nous nous reverrons avant longtemps et que nous pourrons correspondre sous peu.
Je ne sais où nous irons, j’espère à Drancy.
La tempête fait rage dehors. Tout est contre nous, mais après la tempête, viendra le calme.
Nous avons une panne d’électricité, aussi excuse mon écriture.
À notre arrivée, si possible, nous écrirons.
Qu’avons-nous fait pour subir de si grandes épreuves?
Aie du courage et de la patience.
Je t’embrasse tendrement ma Poupoune chérie.
Émile
Dernière lettre reçue par Arlette avant le grand «départ » de ses parents
Mérignac, le 25 novembre 1943
Chère madame,
Comme vous avez dû l’apprendre par vos parents, Carmen et Emile sont partis ce matin à cinq heures pour les environs de Paris. Je tiens à vous dire que j’étais avec eux jusqu’à la dernière minute et qu’ils ont été très courageux. Bien entendu, c’est un véritable crève-coeur pour vos parents de s’éloigner de vous et votre mère ne cessait de murmurer votre prénom. Mais je crois savoir et je leur ai dit que les personnes dans leur cas n’ont pas à envisager d’autres déplacements. Et je ne crois pas que cette déportation soit de très longue durée. Soyez aussi courageuse qu’ils le sont.
Avant de partir, votre mère m’a embrassée très très fort et c’est à vous que ses baisers étaient destinés.
Vous serez gentille de m’envoyer de leurs nouvelles des que vous en aurez.
Croyez, Madame, en mes meilleurs sentiments.
G. Labadie
Source :
Castaingts (Y.), La côte basque sous l’Occupation, Arteaz, 2024